Morceau choisi n°1 : le Quintette à vent op.43 de Carl Nielsen

Portrait de Carl Nielsen

Vous vous rappelez l'histoire Le Plat magique ? Le roi commande un plat magique à l'orfèvre du royaume, Maître Arsim. Cet objet est capable de créer sur simple demande des chefs d'œuvre musicaux, littéraires, culinaires... Si votre mémoire est aiguisée, vous répondrez facilement à cette question : quelle est la première requête du roi ? C'est une pièce pour son quintette à vent. J'en connais un qui vaut le coup d'oreille, c'est celui de Carl Nielsen. Présentation.

Qui est ce monsieur sur la photo ?

Direction le Danemark ! Carl Nielsen est en effet un compositeur danois, né le 9 juin 1865 à Sortelung et mort le 3 octobre 1931 à Copenhague. Il est au Danemark ce qu’Edward Grieg est à la Norvège ou Jean Sibelius à la Finlande. Les deux messieurs que je viens de citer ne vous évoquent rien ? Faites-moi confiance, je vous les présenterai sous peu.

Je ne vais pas vous raconter sa vie en détail, peut-être un jour me sentirai-je l’âme d’un biographe, aujourd’hui je préfère parler du quintette ; une petite anecdote cependant : à sa sortie du Conservatoire de Copenhague (Nielsen est alors âgé de 21 ans) il obtient la même note dans toutes les matières. Quel élève régulier !

Carl Nielsen est unanimement salué pour ses symphonies (il en a composé six), ses trois concertos (successivement pour violon, flûte et clarinette), ses deux opéras (Saul et David et Maskarade) ainsi que, oh surprise : son quintette à vent.

Quintette à vent + Carl Nielsen = ?

Carl Nielsen ne s'est pas réveillé un beau matin avec la soudaine envie de composer une pièce pour quintette à vent, croyez-moi, l’histoire est bien plus belle ! Un jour de 1921, le compositeur est au téléphone avec un ami pianiste, Christian Christiansen ("Que c'est joli, l'écho dans un nom" dirait Ondine) ; ce dernier répète chez lui une pièce de Mozart, la Symphonie concertante pour instruments à vent K297b, en compagnie de quatre des membres du quintette à vent de l’Orchestre royal de Copenhague ; ces derniers continuent à jouer pendant que leur collègue parle à Nielsen. Attiré par les sons qu’il entend à travers le téléphone (Mozart est son compositeur préféré) Nielsen demande à Christiansen s’il peut se rendre sur place afin d’en écouter un peu plus...

C’est pour lui une si belle rencontre, musicale (et amicale), qu’il décide que sa prochaine composition sera pour cet ensemble. L’année suivante, il commence donc l’écriture d’un quintette à vent, qui illustre autant le caractère des différents instruments que la personnalité des cinq musiciens, notamment à travers le dernier mouvement, un thème et variations, comme dans la Symphonie concertante de Mozart qui l'avait tant séduit ; enthousiaste, Nielsen décide plus tard d’écrire un concerto pour chacun des membres du quintette, projet qu’il ne peut hélas mener à bien et seuls deux concertos, l’un pour flûte, l’autre pour clarinette, rejoignent le concerto pour violon qu’il a composé en 1911, et que son violoniste de beau-fils n'a cessé de défendre. Nul doute que les hautboïstes, cornistes et bassonistes regrettent que Nielsen nous quittât si tôt. Knud Lassen, le bassoniste, sachant que son ami souhaitait (entre autres) lui écrire un concerto, aurait cependant déclaré : "Vas-y, mais je ne le jouerai pas !" ; la musique de Nielsen est belle mais difficile...

Nielsen et le quintette à vent

Présentons ces cinq "vieux souffleurs", comme Nielsen aimait à les appeler : à la flûte, Paul Hagemann, un homme d'affaires pour qui la musique de chambre constitue un agréable passe-temps ; le hautboïste, Sven Christian Felumb, dernier arrivé dans le quintette. Vient ensuite le clarinettiste, Aage Oxenvad, que l'on dit colérique au coeur tendre ; le corniste, Hans Sorensen, musicien élégant mais homme à l'humour débridé et enfantin. Enfin, Knud Lassen, l'imperturbable bassoniste raffiné. C'est d'ailleurs ce dernier qui ouvre tranquillement le quintette.
L'œuvre proprement dite se compose de trois mouvements : le premier, Allegro ben moderato, est suivi par un délicieux (miam !) menuet ; le dernier mouvement débute par un étonnant prélude auquel succède un thème et variations : c'est celui-ci qui m'intéresse. Vous entendrez dans le prélude de ce dernier mouvement une sonorité différente : le cor anglais (de la famille du hautbois).
Une petite histoire à ce propos : Nielsen souhaitait un prélude à son thème et variations, mais avait quelques doutes à propos de l'instrumentation. Lors d'un concert où il dirigeait la Symphonie fantastique d'Hector Berlioz, il fut particulièrement ému par le solo de cor anglais (interprété par son ami Felumb) du troisième mouvement, Scène aux champs. Le même soir, il était près de minuit quand Felumb reçut un appel de Nielsen : était-il possible de jouer du cor anglais puis du hautbois dans le même mouvement ? Le jeune et enthousiaste Felumb répondit par l'affirmative ; cela lui causa quelques soucis mais le prélude était si beau qu'il ne regretta pas.

Avant d'évoquer plus précisément le thème et variations, un petit mot sur les deux concertos. Comme on le sait, ils ont été écrits pour Aage Oxenvad, et le flûtiste Holger Gilbert-Jespersen (qui avait succédé à Paul Hagemann), raffiné et méticuleux. Détail amusant (en tous cas, cela m’amuse) : dans le concerto pour clarinette, il y a dans l’orchestre un instrument qui apparaît de façon très régulière, c’est la caisse claire ; dans celui pour flûte, deux autres instruments se font souvent entendre, la clarinette mais surtout le trombone qui fait son apparition de façon plutôt... tonitruante au milieu du premier mouvement. Or Carl Nielsen fut tromboniste dans l’harmonie militaire d’Odense ; serait-ce un clin d’œil (très appuyé !) du compositeur, que voici, tout jeune :

Carl Nielsen enfant

Le Quintette magique...

Le choix d’un quintette à vent comme support du talent extraordinaire du plat n’est pas anodin. J’avais précisément en tête, à l’écriture de cette scène, le thème du dernier mouvement de l’œuvre qui nous occupe depuis maintenant quelques paragraphes. Nielsen a réutilisé une de ses compositions (un choral, Min Jesus, lad mit hjerte få en sådan smag på dig, en français Jésus, fais que mon cœur t'aime), trouvant que la mélodie possédait un caractère scandinave marqué, et qu'elle se prêtait aux variations. Celles-ci sont au nombre de onze, alternant les instrumentations comme les caractères ; la cinquième est assez savoureuse : il s'agit d'un duo entre la clarinette et le basson, que Nielsen comparait volontiers à une dispute conjugale. Pas besoin de compter, vous la reconnaîtrez sans aucun problème !

Étonnamment, les membres du quintette à vent de Copenhague n'ont pas interprété leur partition avec la même aisance, bien qu'elle fût écrite pour eux ! Le bassoniste s'appropria complètement sa variation (la septième), à la grande émotion de Nielsen, ce qui ne fut pas le cas du corniste (neuvième variation), qui jusqu'au bout se débattit avec la demande du compositeur de prendre son temps.

Les variations "épuisées", le thème réapparaît, dans un rythme légèrement modifié (vous n’avez qu’à réécouter le début juste après avoir fini le morceau, vous n’entendrez pas tout à fait la même chose). J’apprécie tout particulièrement ce "da capo". Si l’histoire est encore fraîche, vous n'avez sûrement pas oublié que les différents artistes qui travaillent pour le roi (le cuisinier, le tailleur, l’écrivain et le maître de musique) se rendent chez l’orfèvre, Maître Arsim, pour lui redonner ce fabuleux objet qui l’a pourtant condamné à l’exil. C’est un écho au retour du thème ; et bien que le plat n’ait pas vécu autant que le choral de Nielsen, j’aime à faire ce parallèle.

Il y a mille façons d’interpréter cela ; doit-on comprendre que l’expérience (les variations) ne nous modifient pas tant que nous le croyons (le rythme change mais la mélodie est intacte) ? Et si c’était le rythme le plus important ? Cela pourrait au contraire signifier que l’on apprend, ne serait-ce qu’un peu, de ce que l’on vit ; mais je n’en dis pas plus et vous laisse décider de ce que vous préférez en retirer, car pour les penseurs qui se cachent parmi vous, pensez-vous qu’il y ait de la vérité dans l’expérience ?

Les cinq amis se retrouvèrent devant la tombe de Nielsen pour jouer le thème de ce dernier mouvement, neuf ans jour pour jour après sa première création (première exécution publique). Je ne peux m’empêcher de le relier à une remarque de Charles Ives, compositeur américain. Évoquant la tradition, qui veut que l’on termine un morceau comme on l’a commencé, c’est-à-dire dans la même tonalité, Ives a déclaré que c’était comme naître et mourir au même endroit. Il n’est pas tout à fait question de cela ici, mais puisque nous parlons de retour...

Comme les autres pièces qui apparaîtront dans cette rubrique Morceaux choisis, je porte une affection toute particulière à cette œuvre ; j'en apprécie certes toujours le mélange des sonorités, le raffinement et la simplicité des thèmes mais plus encore l'amitié entre Carl Nielsen et ses "vieux souffleurs" qui transparaît au détour de chacune des phrases ; c'est un dialogue d'une grande sincérité, et lorsque l'art permet cela (quel que soit le contenu de ce dialogue), je n'y vois rien de plus beau.

Il est temps d'écouter !

Assez parlé, vos oreilles s’impatientent. Pour le thème et variations, c'est par ici, toutefois libre à vous de commencer par le début. Et si après cela, vous souhaitez en connaître plus sur Carl Nielsen, explorez la chaîne YouTube des Histoires de Célian ! Prévenant, votre serviteur ailé va très bientôt y déposer d’autres pièces.

Gardez toujours à l'esprit que chaque œuvre que je vous propose n'est qu'une infime partie du trésor que Célian porte dans son cœur...

Note